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Pour un nouveau démarrage

LE CIMETIERE TATA

extrait de mon ouvrage "Petites escapades d'outre tombe" (oct 2017 page 162)

le cimetière musulman de Chasselay dans le Rhône :

C’était en empruntant une petite route de contournement, histoire de bénéficier d’un raccourci pour aller rendre visite à mon frère, que j’étais tombé par hasard sur un panneau indicateur portant la mention : « cimetière TATA ». Je ne pouvais me soustraire à la curiosité de me rendre vers ce lieu, ignorant tout de la dénomination. Je me trouvais au nord de Lyon, à deux kilomètres à peine de Chasselay. Puis au détour de la petite route que j’avais empruntée avec prudence, j’aperçu alors un mur d’enceinte assez haut, de couleur ocre rouge. A chaque angle du carré rouge se dressait une tour rectangulaire surmontée d’une pyramide plantée de pieux en bois.

Je me dirigeai alors vers l’entrée centrale, à l’architecture semblable aux quatre angles, derrière laquelle se dressait un mat où flottait le drapeau français. J’étais en présence d’un cimetière, ou plutôt d’une nécropole militaire où étaient enterrés 194 tirailleurs originaires d’Afrique occidentale. Ce cimetière était l’aboutissement d’un massacre qui s’était produit en 1940, où des tirailleurs sénégalais, comme on les appelait, avaient été sacrifiés par la fameuse division SS allemande Totenkopf.

Je n’imaginais pas être arrivé sur les lieux d’un tel ensemble mortuaire aux composantes architecturales inspirées des coutumes sénégalaises et plus particulièrement celles relevant de la culture wolof.  Le pincement intérieur qui m’avait assailli montrait que l’indifférence ne pouvait être de mise. S’en suivi un bouleversement émotionnel conséquent à la vue de ces deux cents stèles alignées comme des dominos. Elles étaient en grès rose. Sur chacune d’entre elles, était inscrit, le nom, suivi de la mention : « 25ème RTS , mort pour la France, 20 juin 1940». Bien sûr la consonance des noms de ces soldats démontrait l’origine africaine et musulmane. Et quand on apprend par la suite que ces soldats ont été envoyés au massacre à raison de 1 « français » contre 100 « allemands » on ne mesure pas assez l’engagement héroïque de ces personnes destinées à sacrifier leur vie à une nation qui les a colonisés. J’étais là, figé, les yeux fixés sur ce parterre totalement dépouillé, à l’abri de tous regards externes. Un champ clos parmi les champs de maïs alentour. Quelle destinée pour ces africains qui n’ont rien demandé et qui se retrouvent sous terre, ici, loin de leur village d’origine et encore plus loin de leur famille. Ces fils d’Allah ont-ils l’honneur qu’ils méritent quand on apprend par les narrateurs de cette guerre, dans quelle abjecte abomination, ils ont été massacrés ? 

Je suis toujours là, face à la rangée des stèles immobiles, toutes identiques. Elles sont comme écrasées par un soleil d’automne ayant pour seule identité les quatre murs d’ocre-rouge qui leur rappelait leur terre natale, celle des lieux sacrés. Rien ne me pousse à me déplacer parmi ces tombes invisibles. Seul le regard me suffit pour m’imprégner d’un épisode qui a dû être cauchemardesque. Cette émotion qui ne me quittait pas était aussi forte que celle de ma visite à Colleville (voir page 12). Ces 194 tirailleurs sénégalais enterrés sur le lieu-dit « Vide-Sac » méritent autant de compassion que les milliers et milliers d’américains disparus en Normandie.

Je ne sais plus combien de temps je suis resté seul au milieu du cimetière Tata. Me dirigeant contrit vers la sortie avec une lenteur pesante, je me retournai vers cette porte en chêne pour rester un instant à contempler les huit masques africains qui ornaient le portail. Je venais de quitter une partie de la terre d’Afrique. Les collines des villages dorés, et les vignes du Beaujolais qui me faisaient face, au loin, avaient à cet instant, perdu tous leurs attraits. C’était un mois de septembre de l’année 1998. 

 

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